Le premier chapitre d’Âmnées – Anges gardiens

« Il est interdit d’agir sans une demande claire et profonde de l’âme sauf si la personne risque de mourir brutalement. »

Code de déontologie des anges gardiens

Chaque jour, Ganaé passait devant cette épigraphe[1] sans un regard. Comme tous les anges, il avait un teint gris perle qui scintillait. Élancé, il avait gardé ses traits d’humain : ses yeux noisette, ses cheveux châtains et son sourire espiègle. Son charme, disait-on. Une cape couleur orage et brodée de fils d’argent l’enveloppait, couvrant sa tunique blanche.

Ce matin-là, il relut cette inscription avec attention. Interdire ! Pourquoi ? Ne sommes-nous pas des protecteurs ? s’insurgea-t-il. Mais sa révolte s’évanouit dans un soupir. Oh oui, je sais ! Nous demeurons de pauvres anges obéissants. Pourquoi fallait-il que la personne, au plus profond de son âme, crût en lui et l’appelât clairement pour intervenir ?

L’être dont il était chargé en ce moment ne lui demandait rien. Cette jeune fille ne lui avait jamais parlé à cœur ouvert. Elle ne savait pas comment faire. Personne ne lui avait raconté, quand elle était petite, des légendes sur les anges gardiens. Pour autant, il l’escortait discrètement. Il connaissait ses peurs, ses angoisses et même les tortures qu’enfant, elle avait subies. Impuissant, il la voyait dépérir, car la règle était immuable : un ange gardien ne peut aider quelqu’un qui ne le demande pas.

Sa seule action restait de lui insuffler de la force au travers de sa pierre de naissance en apposant ses mains dessus, mais celle-ci s’assombrissait de plus en plus.

D’un pas désenchanté, Ganaé traversa l’arche monumentale en granit ocre de la Chambre des Grenats, frôlant du bout des doigts ses portes en bois. Cette pièce, sans limites et très sombre, contrastait avec la luminescence habituelle du monde des anges. Un immense damier composé de tables, en hêtre ou en ébène, structurait l’espace. Comme sur un échiquier géant, chaque case supportait un grenat taillé en cœur qui lévitait en tournant doucement sur lui-même. Les âmes fortes transperçaient l’obscurité d’un éclat incandescent. Les âmes épuisées diffusaient une faible lueur. Leurs coloris variaient de l’orange vif au bordeaux sombre. Ganaé appréciait la force de ce lieu où l’énergie des âmes brillait comme une mer infinie de bougies.

Arrivé devant le joyau immobile, son pressentiment fut confirmé. Le grenat s’était éteint. Sa protégée était morte. Ganaé ne pouvait détacher les yeux de cette pierre qui disparaissait, aspirée par le bois de la table. Encore une fois, un être humain avait succombé sans qu’il interférât dans sa vie. Son impuissance l’accablait.

À chaque affectation, il espérait pouvoir aider l’âme au moins une fois. À chaque mort, cet espoir vain s’inscrivait sur sa cape par l’ajout d’un fil dans une de ses broderies, souvent si clair qu’il en devenait invisible. Ganaé inspecta son habit. Une ligne de points doublait la couture d’un ourlet déjà existant. Encore du blanc, soupira-t-il. Puis il ajusta sa fibule[2] en argent et quitta la Chambre des Grenats. Sur l’imposante dalle en basalte du perron, il revêtit sa capuche et sentit sous ses doigts des arabesques cousues de fils d’argent. Il n’avait jamais oublié l’âme rebelle et intuitive qui les lui avait léguées. Une sur tant de générations ! Malgré ses déceptions successives, son attachement pour l’humanité demeurait intact, et ces broderies lui rappelaient son rôle et ses actions. Toute sa fierté !

Quand un enfant naît, un ange gardien lui est assigné. Celui-ci sera « libéré » au décès de son protégé. Cette libération, Ganaé la ressentait comme une déchirure, mais cette fois-ci, elle l’apaisa bien plus qu’elle ne le meurtrit.

Dans l’attente d’une nouvelle affectation d’âme à protéger, il décida de retourner observer les humains. Une petite visite sur Terre ne peut être qu’instructive. Leurs attitudes l’amusaient parfois, leurs joies étaient un délice, leurs souffrances une blessure. Ne possédait-il pas lui-même l’âme d’un ancien mortel, dont la mémoire s’était dissoute lors de son recrutement ? Sans hâte, il entra dans « le labyrinthe », ce réseau d’arches en pierres ciselées. Une foulée de plus sous une arcade l’emmena au cœur d’une ville dans laquelle il déambulait maintenant, à travers les rues, la poussière, la circulation, sans gêner personne. Il n’appartenait pas à ce monde et s’amusait de son invisibilité.

Une ombre filant à vive allure attira son attention. Tout de noir vêtue, du chapeau jusqu’aux chaussures, une adolescente s’engagea en courant dans une trois-voies. Ignorant l’avertissement du feu piéton, elle traversa entre les véhicules embouteillés. Confondant le sens de la circulation, elle ne put anticiper l’arrivée de la voiture qui surgit dans l’axe central, resté libre. Ganaé bondit sans réfléchir. Il ne laisserait pas encore une jeune fille mourir sans rien faire. Grâce à son pouvoir de suggestion, il incita le conducteur à piler et bloqua le véhicule, la main sur le capot, déterminé à ce que rien ne touchât la coureuse.

Au même instant, figée dans son élan par ce coup de frein strident, elle lança un regard incrédule à cette calandre stoppée au ras de ses jambes. D’instinct, elle posa sa paume sur la tôle afin d’y prendre appui, puis reprit sa course aussi vite.

Ganaé souriait en observant cette âme indemne s’éloigner. Il l’avait sauvée. Une lumière le sortit de son ravissement. Sa main gauche irradiait, prenant une teinte rose pâle. Une particularité étonnante pour un ange gardien. Il se souvenait de cette chaleur quand sans savoir elle posa sa main sur la sienne pour repartir.

Or, un ange et un humain ne peuvent se toucher. Aucun contact n’est possible. Il n’y comprenait rien.

Une sensation inhabituelle le somma d’être plus alerte à son environnement : l’impression d’être épié. À peine avait-il relevé la tête qu’une tape sur l’épaule le fit sursauter. Il cacha ses mains sous sa cape avant de se retourner.

— Je t’ai fait peur ?

— Surpris plutôt, répliqua Ganaé, masquant au mieux son trouble. Es-tu son protecteur ?

— Oui.

— Tu es en retard pour un ange gardien. Ne trouves-tu pas, mon ami ?

L’ange écarquilla les yeux.

— En effet, tu m’as devancé, murmura-t-il, et l’accident a pu être évité. Merci.

— Cette âme semble chanceuse. Deux anges pour elle seule, accentua Ganaé, intrigué par ce remerciement rare entre bienfaiteurs.

— Elle le mérite ! répliqua l’ange, la voix assurée et la tête dressée.

Toute son attitude dénotait sa fierté de gardien.

— Tu l’aimes bien, on dirait ? renchérit Ganaé.

— Elle croit beaucoup en moi. Je ne m’ennuie jamais avec elle. Rien de plus, répondit-il, feignant l’indifférence.

L’ange se détourna, n’exposant que le profil griffé d’argent de sa cape. Mais la désinvolture de Ganaé venait d’ébrécher son aplomb. Cette âme, il y tenait bien plus qu’il ne lui était permis. Et il le savait.

— Oh, une âme attachante ! Je comprends.

Ganaé n’insista pas. Il reconnaissait dans sa voix l’amère teinte du reproche adressé à soi-même.

— Bien, je n’ai plus besoin de rester ici, conclut l’ange. À une prochaine fois.

Puis il s’évapora.

— Comme j’aimerais qu’une âme croie en moi ! Encore une fois ! s’autorisa Ganaé, tapotant l’intérieur de sa cape.

Cette trace mystérieuse, colorant sa main gauche, resta intacte. Pour protéger son secret, il se mit à porter des gants blancs. Cet accessoire vestimentaire amusa beaucoup ses camarades et lui valut quelques moqueries que Ganaé détournait allègrement. Rien de plus, car les anges ont une très grande qualité : ils ne sont pas curieux, en général.

 


[1] Gravure sur pierre en haut d’un édifice.

[2] Épingle de sûreté, bijou en métal, qui maintient une cape en place.